« Végétanien »

Un Végétanien est un habitant de la Végétanie, pays imaginaire issu de l’univers de Picsou, le célèbre canard multimilliardaire. Les deux termes apparaissent en 1977 dans une bande dessinée de Super Picsou géant intitulée « Méga-calories… méga-soucis ! ». Cette dernière a initialement paru la même année en Italie dans Almanacco Topolino sous le titre « Zio Paperone e le fabbriche calorifiche ». Il y est question de Vegetania (« Végétanie ») et de Vegetaniani (« Végétaniens »).

Dans « Méga-calories… méga-soucis ! », Picsou doit faire face à l’intense chaleur dégagée par ses aciéries, qui provoque la colère des citoyens de Donaldville. Il a donc l’idée de canaliser la chaleur perdue et de l’utiliser pour faire pousser des tomates et d’autres légumes toute l’année. Ceux-ci, produits en très grande quantité, sont vendus dans le monde entier, en particulier en Végétanie, où chaque habitant, végétarien, consomme 300 kilos de légumes par mois ! Le petit État, gouverné par un Premier ministre, ne tolère aucune importation de produit carné en son sein. Flairsou, l’ennemi juré de Picsou, sabote alors les affaires de son rival en dissimulant de la charcuterie dans un de ses camions de marchandises. Après avoir détecté les jambons et les saucissons à l’odeur (« Ça pue ! » déclare un agent, dégoûté), la douane dénonce un « crime antivégétanien ». La presse (L’Écho de Végétanie, Le Végétarien et La Râpe du matin) ainsi que le Premier ministre en sont informés. Ce dernier, furieux, exige une réparation de la part de Picsou, lequel envoie en compensation un camion de tomates gratuites au président. Nouveau sabotage. La Végétanie rompt tout commerce avec le milliardaire. Pour éviter le retour de la chaleur, les habitants de Donaldville se dévouent en engloutissant des tonnes de légumes. Ils finissent d’ailleurs par y prendre goût !

La Végétanie ressortit à ce que l’on pourrait appeler l’« utopie végétarienne ». On en trouve la trace dès l’Antiquité. Dans La République, Platon imagine une cité idéale sous la forme d’un dialogue dont le principal interlocuteur est Socrate. Celui-ci propose à ses habitants comme nourriture du pain et du vin (« siton […] kai oinon », 372 a). Glaucon se récriant contre ce régime frugal, il y ajoute d’autres aliments végétariens1 :

[…] j’avais oublié les mets ; mais il est évident qu’ils auront du sel, des olives, du fromage, des oignons et des légumes qui sont les mets des campagnards ; nous leur servirons même du dessert, à savoir des figues, des pois chiches et des fèves, et ils feront griller sur la braise des baies de myrte et des glands qu’ils croqueront en buvant modérément. En passant ainsi leur vie dans la paix et la santé, ils parviendront naturellement jusqu’à la vieillesse et ils transmettront la même vie à leurs descendants.

Platon, La République, III, 372 c‑d.

Glaucon, indigné, estime que cela est bon pour une cité de pourceaux (« uôn polin », 372 a). Socrate concède alors que, si l’on envisage une cité malade (« flegmainousan polin », 372 e), on pourra y introduire des chasseurs et des bouchers. « Mais avec ce régime les médecins nous seront bien plus nécessaires qu’auparavant » (373 d), prévient-il.

En Utopie, l’île imaginée par Thomas More dans son essai du même nom (1518), les bouchers exercent en dehors de la ville. Ce sont des esclaves, car les Utopiens « ne souffrent pas que leurs citoyens s’habituent à dépecer des animaux, craignant qu’ils n’y perdent peu à peu les qualités du cœur qui sont le propre de l’humanité. Ils ne tolèrent pas davantage que l’on amène dans la ville rien qui soit impur ou souillé, ou dont la putréfaction empoisonne l’air et provoque des maladies. » La chasse est également réservée aux esclaves et considérée « comme l’échelon le plus bas de la boucherie » dans la mesure où elle prédispose à la cruauté. Les Utopiens sont, pour certains d’entre eux, végétariens, voire végétaliens.

Ils sont répartis en deux sectes. L’une est celle des célibataires qui renoncent totalement et aux plaisirs de l’amour et même à la consommation de la viande, parfois même de tout ce qui vient des êtres vivants, répudiant comme nuisibles tous les plaisirs de la vie présente, n’aspirant, à travers veilles et fatigues, qu’à la vie future, restant au surplus gais et dispos dans leur espoir de l’obtenir.

Thomas More, L’Utopie.

La Cité du Soleil de Campanella (1602) offre un dépassement de l’utopie, puisque les Solariens sont des brahmanes pythagoriciens qui ne croient pas à la métempsycose et des végétariens… qui ne sont plus végétariens !

Au début, ils ne voulaient pas tuer de bêtes pensant que c’eût été cruauté. Mais, s’avisant ensuite qu’il n’est pas moins cruel d’ôter la vie aux plantes — puisqu’elles ont une sensibilité aussi — et contraints de le faire sous peine de mourir eux-mêmes, ils en vinrent à penser que les choses viles sont faites pour celles qui sont supérieures, si bien qu’ils mangent de tout. Ils ne tuent cependant pas sans réticence les animaux utiles, comme les bœufs et les chevaux.

Tommaso Campanella, La Cité du Soleil.

Les Solariens fictifs de Campanella ne sont pas sans rappeler certains gnostiques2 bien réels qui tiraient prétexte de leur nature spirituelle et de leur perfection pour s’autoriser les pires excès.

[Ils disent :] « Quoi que nous mangions — viande, légumes, pain ou toute autre chose —, nous rendons service aux créatures en rassemblant l’âme de chacune d’entre elles et en l’emportant avec nous dans les cieux. » C’est pourquoi ils mangent toutes sortes de viandes, afin, disent-ils, que « nous ayons de la compassion pour notre race ». Ils affirment que la même âme a été disséminée dans les animaux, les insectes, les poissons, les serpents et les hommes, mais aussi dans les végétaux, les arbres et les fruits du sol3.

Épiphane, Panarion, XXVI, ix, 4-5.

L’accomplissement spirituel et la présence d’une âme en tout être rendent donc le végétarisme caduc. Les Solariens, comme les gnostiques licencieux, reviennent à un régime omnivore parce qu’ils ont dépassé l’utopie ! Dans notre bande dessinée, la Végétanie a plus une dimension humoristique qu’utopique. Elle correspond néanmoins à un idéal du végétarien, vivre entre soi, qui se heurte à une autre aspiration : rester dans la société en la réformant. Dilemme presque insoluble.

Tristan Grellet

1. Les gardiens de la cité, qui doivent être vigoureux, seront nourris quant à eux de viandes rôties (404 a‑c).

2. Les gnostiques appartenaient à un ensemble de sectes chrétiennes dualistes des premiers siècles de notre ère. Aux gnostiques ascétiques sont parfois opposés des gnostiques licencieux dont le libertinage a sans doute été exagéré par les Pères de l’Église, qui les considéraient comme des hérétiques.

3. C’est nous qui traduisons.

Bibliographie

Campanella (Tommaso), La Cité du Soleil, trad. Arnaud Tripet, 5e, tirage, Librairie Droz (coll. « Les Classiques de la pensée politique »), 2000 [1972].

Épiphane, Panaria, éd. Franz Oehler, A. Asher et Cie, 1859, vol. I ; Corporis haereseologici, t. II.

—, The Panarion of Epiphanius of Salamis, livre I, sections 1-46, trad. Frank Williams, 2e éd. révisée et enrichie, Brill (coll. « Nag Hammadi and Manichaean Studies »), 2009.

Irénée de Lyon, Contre les hérésies, éd. Adelin Rousseau et Louis Doutreleau, Les Éditions du Cerf (coll. « Sources chrétiennes »), 1979, t. 1, 2e partie.

More (Thomas), L’Utopie, trad. Marie Delcourt, Flammarion (coll. « GF »), 1987 [1966].

Pezzin (Giorgio) et Perego (Giuseppe), « Méga-calories… méga-soucis ! », Super Picsou géant, 4e trimestre 1977, no 70 bis, p. 3 à 32.

—, « Zio Paperone e le fabbriche calorifiche », Almanacco Topolino, mai 1977, no 245, p. 91 à 120.

Platon, La République, livres I-III, éd. et trad. Émile Chambry, Les Belles Lettres (« Collection des universités de France »), 1932 ; Œuvres complètes, t. VI.

Theissen (Gerd), Histoire sociale du christianisme primitif : Jésus, Paul, Jean, trad. Ira Jaillet et Anne-Lise Fink, Labor et fides (coll. « Le Monde de la Bible »), 1996.

Texte lu et revu le 27.11.2015.